Le rap game connaît quelques carrières d’exception. Il connaît aussi beaucoup de gâchis et de carrières en dents-de-scie. Bizarrement, Nasir Jones a.k.a. Nas appartient aux deux catégories de MC’s. Tantôt artiste virtuose sur Illmatic, peut-être le plus grand album de l’histoire de la East Coast, tantôt rappeur d’une médiocrité affligeante sur Nastradamus. Disons d’ailleurs les choses franchement : Nas a plus déçu durant sa carrière qu’il a séduit, la faute à des choix artistes souvent douteux. Un projet pourrait d’ailleurs illustrer ce problème : The Lost Tape. Composé de ceau-mor non retenus pour les albums Nastradamus, I AM (soit deux très mauvais albums) et Stillmatic (bien meilleur), le disque est lui très bon. Ce qui peut nous emmener à nous poser des questions sur les choix artistiques du MC de Queensbridge. Cependant, il reste considéré comme l’un des tous meilleurs rappeurs new-yorkais de ces 15 dernières années (aux côtés de Jay-Z, voire de Prodigy). Voilà pourquoi chaque sortie de l’artiste reste un évènement majeur du game, avec au centre toujours la même question : à quel Nas aurons-nous affaire cette fois-ci ?
Pour revenir à son meilleur niveau, Nas devait avant tout faire deux choses : choisir des beats à la hauteur de son talent et chasser ses démons. La tracklist et la cover vont vites nous donner des raisons d’espérer. La première montre une liste de beatmakers impressionnante : J.U.S.T.I.C.E. league, Heavy D, Swizz Beatz, Salaam Remi, DJ Hot Day, Rodney Jerkins, Noah Shebib, mais surtout No I.D., le génie chicagoans, présent sur la majorité des tracks. La seconde nous révèle un Nas vêtu de blanc, l’air je-m’en-foutiste, tenant dans ses mains une robe verte… La robe de mariage de Kelis, son ex-femme. Nas serait-il donc prêt à enfin tourner la page ? On n’en doute plus une seconde : c’est un homme mature et en paix avec lui-même qui nous revient, accompagné d’une équipe solide. On sent arriver le Nas-nouveau !
Les premiers singles vont rapidement confirmer cette intuition. The Don, Nasty et Daughters nous fournissent le Nas que l’on aime. Un Nas que l’on n’a jamais réellement entendu, mais un Nas comparable à celui d’Illmatic ou Stillmatic. On retrouve un MC qui fait ce qu’il sait faire de mieux : kicker mieux que tout le monde, le tout sur une ambiance boom bap teintée de soul 70’s… Que demander de plus ? Puis, on se dit que ça doit-être trop beau pour être vrai. Combien d’albums ont commencé par nous lâcher de bons extraits pour se révéler finalement n’être que des arnaques ? C’est donc avec curiosité, excitation et peur que le 17 juillet 2012, nous nous sommes tous jetés dans l’écoute de ce skeud.
Bref, arrêtons ce faux suspens. Oui, cet album est excellent. Les morceaux s’enchaînent sans qu’on ne s’en lasse une seule seconde. Cet album est une sorte de thérapie ou d’exutoire. Le rappeur nous parle de sa fille, son divorce, sa vie d’adulte ou encore sa vision de la société avec une maturité effrayante. L’ambiance reste vintage du début à la fin, la grande présence de samples nous rappelle les années 1990 et l’âge d’or du rap. Quand on est un MC de la trempe de Nas, inviter beaucoup de featurings peut s’avérer dangereux. En effet, la crainte que les invités ne soient pas à la hauteur subsiste toujours. Ici, que nenni : chacun emmène subtilement sa touche et apporte sa pierre à l’édifice. Que ça soit Large Professor sur Loco-Motive, Rick Ross sur Accident Murderes, la reine du R’N’B’ alias Mary J. Blidge sur Reach Out, Miguel et Swizz Beatz sur Summer on Smash ou encore Victoria Monet sur You Wouldn’t Understand, chaque artiste se sublime. Mentions spéciales pour la regrettée Amy Winehouse qui nous prouve qu’elle va vraiment manquer au monde de la musique sur Cherry Wine et pour l’excellent Anthony Hamilton sur mon coup-de-cœur personnel : World’s an Addiction. Côté solos, No Introduction lance parfaitement l’opus. On n’a rien non plus à reprocher à Back When, ni même à Stay. A Queens story nous rappelle lyricalement les débuts du Maître de Cérémonie, tandis que Bye Baby conclue magistralement la pièce. Quelques bonus sur la version deluxe (que je recommande chaudement) : The Black Bond, Roses (feat. Nikki Flores) et Where’s the love (feat. Cocaine 80s).
Certes, on ne retrouve pas l’insouciance d’Illmatic, Stillmatic ou encore It was written. Certes, le côté « street » d’Illmatic semble s’être évanouit. Nas n’est plus ce jeune homme arrivant dans le game pour nous compter la vie du ghetto avec une lucidité et une justesse faisant froid dans le dos. Cet album n’est pas la patate que le rappeur nous a mise, il y a 18 ans de cela déjà, ni la baffe d’il y a presque 11 ans. Mais, Nasty Nas reste un artiste d’exception, un vrai surdoué du mic, quand il veut bien s’en donner la peine. Assurément le meilleur disque du rappeur sur Def Jam, mais surtout, la meilleure sortie rap US de ce début d’année et ce n’est pas la mauvaise soupe servie par Nicky Minaj qui viendra me contredire. Un album que tout vrai kiffeur de Hip Hop doit se procurer d’urgence. Les autres, passez votre chemin, vous ne saurez pas l’apprécier à sa juste valeur.
L’Impertinent








Bon skeud même si on est à des lustres d’illimatic…