On le connaissait DJ, bootlegger fameux, à l’abri derrière ses platines. Sa spécialité: l’éclatement des barrières, des genres musicaux, repousser les limites du musicalement correct. Et c’est une rencontre en 2008, avec le Bagad, qui l’a poussé à se lancer dans l’aventure. Zebra & Bagad Karaez est sorti le 22 octobre, et si le titre est sobre, le contenu l’est beaucoup moins: avec cet album, on découvre l’anti rock celtique. Des bombardes et des cornemuses lancées sur des rythmiques rock, avec des parties de guitare péchues, l’ambiance est à la fête, les clins d’yeux aux grands messieurs du genre font sourire (il suffit d’écouter « Plus rien ne m’arrête » pour s’en convaincre), et le pari est réussi. Pourtant la route a été longue, et les sceptiques nombreux face à un projet sortant des sentiers battus. Aujourd’hui, sur la route du succès, Zebra et le Bagad prennent une revanche; et c’est tout le mal qu’on leur souhaite.
SC : Tu as eu un an après le succès du set aux vieilles charrues pour composer l’album. Comment on passe de DJ Zebra à Zebra ?
Zebra : J’avais déjà écrit des chansons dans des groupes dans les années 90 donc ce n’est pas nouveau pour moi, par contre c’est vrai que j’avais bien lâché l’écriture, en tout cas en Français. J’avais écrit des chansons en anglais pour un groupe éphémère, Zebra Hogg & Horns, mais c’était un petit projet. Là, le fait d’écrire des chansons cohérentes pour un répertoire d’un groupe, c’était une envie depuis longtemps. Je n’avais pas encore trouvé l’inspiration, le groupe pour le faire, et c’était eux. Je voulais sortir du DJing depuis longtemps en montant des spectacles avec des musiciens, des chanteurs invités, j’essayais de faire autre chose que d’être seul derrière mes platines, maintenant c’est vrai qu’il y a une vraie rupture parce que ma fonction de DJ est moins présente. Elle se sent juste un peu dans la production de l’album parce que mon expérience de DJ m’a permis de le produire en mettant des sons et des assemblages différents. Mais là c’est Zebra, sans le « DJ », chanteur, compositeur. C’est nouveau.
SC : (au Bagad) de votre côté, comment vous avez vécu cette rencontre ?
Yann : Ça s’était d’abord fait aux vieilles Charrues en 2008, l’idée était partie de zéro, de nous sortir de notre côté musique traditionnelle, et ça nous paraissait déjà grandiose, donc on était à fond dans le projet sans trop savoir où on allait, et on prend toujours autant de plaisir aujourd’hui !
SC : Quelle était ta démarche à travers cet album?
Zebra : La démarche était simple : monter un groupe de rock. Je ne suis pas parti sur des influences bretonnes au sens traditionnel du terme, ce n’est pas le répertoire du Bagad qui m’a inspiré, c’est le son du Bagad. Moi mon univers vient du rock, j’ai juste essayé de leur faire jouer des parties qui s’intègrent bien à mon univers assez fortement marqué par le rock anglais, aussi bien dans le son que dans l’écriture ; c’est pour ça que Tom Hogg est sur l’album, ça rend plus évidente cette influence-là. Les groupes qui m’ont influencé principalement sont Kasabian, The Coral, Supergrass… je suis parti de ça en me disant qu’en mettant des cornemuses et des bombardes et des caisses dessus ça sonnerait bien !
Cet album c’est un peu une revanche aussi, face à l’immobilisme de l’industrie du disque. Il y a tellement de maisons de disques qui n’ont pas compris pourquoi je cassais mon image de DJ que je n’ai qu’une envie, c’est de montrer qu’elles ont eu tort. Il y a 8 ans, quand j’ai commencé à faire du bootleg, tout le monde trouvait ça ridicule et déplacé, c’était censé ne mener à rien à part provoquer les fans des groupes. Je crois qu’en France on n’apprécie pas trop que les artistes virent de bord, contrairement à l’Angleterre où un mec comme Damon Albarn change de cadre… au début quand il a quitté Blur il s’est fait casser aussi, et maintenant on se dit qu’il peut tout faire. En France on aurait dû avoir des artistes qui se disent « à chaque album je change de style ». Je pense qu’il n’y a que Gainsbourg qui a fait ça.
SC : Tu peux me parler des conditions d’enregistrement? Il me semble qu’un documentaire doit sortir bientôt ?
Zebra : Une fois qu’il sera monté oui ! Bertrand Basset nous a suivis un an depuis les vieilles Charrues 2011 jusqu’en juin quand on est retournés jouer à Carhaix, donc il a vu tout le processus : écriture, répétitions, enregistrement, moments de doute, moments de recherche de label, concours pour le Bagad dans leur vie de tous les jours, et ça explique beaucoup de choses autour de notre rencontre, moi dans mon milieu professionnel et eux dans leur milieu amateur. C’est un documentaire important pour moi, il sortira dans quelques semaines à mon avis.
Concernant l’album, il a été enregistré pratiquement dans des conditions de jeu. Le son est fidèle à ce qu’on joue, et dans ces conditions l’énergie se transmet beaucoup plus rapidement.
Yann : 4, 5 musiciens avaient déjà une expérience studio, mais là on avait 3 jours pour enregistrer 13 titres, c’était beaucoup plus intense et physique. On enregistrait pupitre par pupitre, au final tout le monde a réussi à se prendre au jeu, on se relayait. Tout le monde a eu sa chance, tout le monde a eu l’opportunité d’être sur l’album.
SC : Comment se sont passées les collaborations (Cali, Tom Hogg, Arno) ?
Zebra : Au début on était juste un groupe de reprises rock/électro, et puis il y avait cette reprise d’Arno qu’on faisait « Vive ma liberté », je voulais qu’elle soit sur l’album donc j’ai appelé Arno, il a accepté d’être sur l’album et ça a démarré comme ça. Ensuite il y a eu Cali, qui est un ami et un gros fan de musique irlandaise, Tom Hogg j’avais un groupe avec lui… et au bout de 3 invités, ça m’a donné confiance pour moi-même chanter. Au final j’ai chanté plus que ce que je croyais au début ! Ça a été évolutif, il a fallu que je me mette dans la peau d’un chanteur/guitariste, c’était pas gagné d’avance.
SC : Et les réactions du public ? Pas trop de surprises du fait d’avoir commencé à tourner avant la sortie de l’album ?
Zebra : C’est vrai qu’on a commencé à faire de gros concerts avant même d’avoir répété, et grâce à internet et aux échanges de Mp3′s ça a pu se faire. Yann faisait répéter le Bagad à part, on se retrouvait sur scène et on lançait le truc. On n’a eu que des surprises agréables, il y avait tout pour que ça foire, et c’est le contraire qui s’est passé ! Maintenant on est beaucoup plus impliqués, on peaufine les arrangements, le groove aussi parce qu’il y a un côté assez funky sur l’album, un placement à trouver pour les instruments, et chaque instrumentiste en s’impliquant apprend à jouer différemment de son instrument.
SC : Sur scène, comment les choses s’organisent ? Pas trop dur de gérer un bagad ?
Zebra : ça ne prend pas tant de place que ça en fait ! C’est imposant, c’est vrai. Ils tiennent tous debout, en rang avec des micros, ça donne un côté orchestral, presque comme une armée. Pour moi c’est assez facile à mettre en place, même si ça peut paraître effrayant pour certains programmateurs de concerts. On joue sur l’effet de surprise.
Yann : c’est marrant parce que quand le public voit cette masse arriver, ça fait impressionnant, on est dans un spectacle.
SC : L’aspect visuel est important dans ton travail (cf. set au Forum des images), comment vous comptez l’intégrer à la tournée ?
Zebra : on espère avoir une vraie soucoupe volante !
Yann : on a contacté la Nasa mais ils sont pas trop chauds…
Zebra : dans ma façon d’aimer les disques il y a une dimension visuelle, je suis un gros boulimique de disques depuis que je suis petit et j’ai souvent acheté des disques sur la foi d’une pochette d’album. Donc je voulais qu’il y ait un mystère qui se dégage de ça. Je me souviens avoir découvert George Clinton, des groupes de funk assez psychédéliques des années 70 avec des pochettes incroyables, et je me suis inspiré de ça en me disant qu’on allait créer une dimension visuelle autour de ce groupe en soignant le logo, la pochette, le livret, qui sortent de ce qu’on attend d’un groupe breton ; et à partir de là je pense qu’on pourrait intégrer cette dimension sur scène, on est en pleine réflexion, ça dépend du budget. Si on a les moyens, on ne se privera pas, ce sera Rammstein ! C’est là où j’ai envie d’aller, parce qu’en tant que DJ je n’ai jamais pu faire ça.
SC : Tu envisagerais d’utiliser ton propre album pour faire du bootleg ?
Zebra : c’est déjà fait ! Enfin à la base ce n’est pas moi qui l’ai fait, pour une fois j’ai demandé à mes potes bootleggers. Et je me suis retrouvé dans la situation du mec bootleggé, qui retrouve sa voix sur l’instrumental de David Bowie, M83, de la musique indienne… au final en voyant mes potes s’amuser avec ma chanson je me suis dit, « allez je vais en faire un ». Donc je me suis auto-bootleggé avec Katrina & The Waves « Walking on sunshine ».
(Indeed: allez les écouter ici!)
Ce que je fais avec le Bagad pour moi c’est dans l’esprit logique de ce que j’ai voulu faire avec le bootleg, ce n’est pas juste un exercice technique, c’était une volonté de dire que tout est mélangeable, il n’y a plus de barrières, plus de style, plus de pression de l’industrie du disque. Moi j’ai toujours fait du bootleg pour dire « on a le droit de tout faire, rien n’est sacré ». Donc je suis content qu’on se pose la question de savoir ce que j’ai été foutre avec un Bagad, parce que ça rentre dans ce que j’attends des artistes : qu’ils prennent des risques, qu’ils donnent envie d’évoluer autant qu’ils ont évolué eux-mêmes.
SC : des idées de métissages un peu fous ?
Zebra : j’aimerais bien faire du trash-salsa ! (rires). Par exemple le Bagad de Cesson à Rennes a fait une création avec des musiciens cubains, « salsa breizh », et même moi alors que les mélanges je connais, je ne voyais vraiment pas ce que ça donnerait, et ça rend bien ! J’ai déjà fait des créations avec des orchestres d’harmonies, 72 cuivres, des trombones, des trompettes, ça s’est bien passé… pourquoi pas !
SC : La suite ?
Zebra : On a déjà tellement de boulot à faire découvrir ce qu’est un Bagad au public rock, aux Français en général… je me considère comme un passeur. Pour une fois ils auront découvert un exemple de métissage franco-français, tel qu’il ne s’en développe pas assez en France. On rêve tous de mélanges entre musiciens européens, musiciens africains, indiens… la Bretagne c’est tout près, et qu’est-ce qui s’est fait pour l’instant ? Tel que je le vois, les mélanges se sont souvent faits depuis la Bretagne, pas depuis Paris avec un mec comme moi dans un circuit branché DJ. Donc j’ai envie de dire aux maisons de disque et aux artistes, ma fameuse phrase : sortez-vous les doigts du cul !
Ça peut paraître prétentieux de dire que j’ai fait une œuvre, mais au moins j’ai l’impression d’avoir fait un disque qui montre un exemple, une voie à suivre. Rien que ça, je serai content.







